Le système subtil des chakras. par Jacques Vigne

Le système subtil des chakras

Par Jacques Vigne

 

Le corps subtil est une notion qu’on peut associer concrètement au corps vécu, qui est différent du corps anatomique stricto sensu. Il est important de comprendre dès le départ que l’anatomie physique et celle subtile ne sont pas en opposition, mais complémentaires. Commençons par considérer le sens du terme chakra (prononcé en sanskrit et hindi tchakra). Il vient de la même racine que le mot français cercle. Le chakra est un symbole typiquement solaire qui a été développé en parallèle par le vishnouisme et le bouddhisme. Avant que les statues n’aient eu cours un peu avant l’ère commune, les deux seuls symboles de Vishnu et du Bouddha étaient les traces de pieds (souvent des petites dépressions naturelles dans un rocher, interprétées comme telles) et le chakra. Padam, le pied en sanskrit signifie aussi le chemin emprunté par le maître spirituel qu’on doit suivre, et le niveau d’expérience intérieure à atteindre. Les chakras sont des niveaux d’ascension de l’énergie intérieure qu’on atteint quand on travaille à l’ouverture, ils sont comme des échelons sur lesquels on pose le pied, leur forme circulaire est aussi associée à la tête, d’où l’association très ancienne entre les deux notions, indiquant la montée de l’énergie des pieds à la tête.

Dans le bouddhisme, le dharma, cette justesse qui soutient le monde autant extérieur qu’intérieur, est représenté par le dharmachakra, et l’enseignement qui lui correspond est la mise en branle de la roue du dharma, dharmachakra-parivartana symbolisée par le geste du Bouddha de Sarnath, nom qui signifie « Seigneurs des daims ». Dans ce contexte, le Bouddha est associé au Yoga et à Shiva. Sarvanganath, qui a donné le nom de lieu Sarnath, est au départ le nom d’un temple de Shiva à cet endroit. De plus Shiva à quatre bras porte régulièrement un daim dans sa main inférieure gauche. Shiva ou Bouddha sont donc ces yogis qui maitrisent les daims, c’est-à-dire qui réussissent à faire converger les canaux droits et gauches dans un chakra, par exemple le troisième œil. C’est un des sens des deux daims d’or qui regardent la roue, chakra, du dharma et qu’on représente au-dessus de l’entrée des temples tibétains. Ils évoquent la douceur et la vivacité qu’on met au service de l’Essentiel, en pratique ici la lumière au niveau du troisième œil. Le Bouddha est comparé à un empereur spirituel, chakravarti, celui qui « fait tourner la roue du Dharma ». La capacité d’absorption profonde dans les chakras nous prépare à un bien meilleur contrôle sur nous-même, à avoir une meilleure emprise sur l’empire grouillant et indiscipliné de nos pensées et émotions.

Patanjali ne parle pas des chakras, leur description est venue à l’époque médiévale dans le tantrisme hindou et bouddhiste. D’après Norbu Namkhai qui a longtemps enseigné l’histoire de cette époque à l’université de Naples, le premier texte où l’on parle clairement des chakras et des nâdîs est bouddhiste et remonte au VIIIe siècle. Dans l’hindouisme, la Maitreya Upanishad qui date d’avant l’ère commune, mentionne un canal entre le cœur et le sommet de la tête par lequel l’énergie remonte au moment de la mort, mais ne développe pas du tout les détails. LeShatchakra nirupanam (la description des six chakras) est un des textes les plus anciens et précis sur le sujet, le Goraksha shatakam (la Centurie de Gorakshnath) est plus succinct. A l’époque moderne, Arthur Avalon (John Woodrofe) a écrit Le pouvoir du serpent aidé par un pandit bengali, qui reprend, entre autres, le Satchakranirupanam. Swami Satyananda de Mongyr a diffusé ces notions en Occidenti. Un ouvrage clé qui nous a servi pour la rédaction de cet article est celui d’Hiroshi Motoyama, qui associe une présentation claire des données traditionnelles et de la pratique avec des recherches scientifiques originales, par exemple sur les émissions électromagnétiques émises par les chakras chez ceux qui pratiquent la focalisation dessus de façon soutenue.ii Plus récemment, Shyam Bhatnagar, un Indien installé à New York et qui vient donner de temps à autre des séminaires en France, a développé un système de guérison par les chakras, en les associant aussi à un travail sur le son. Son œuvre est bien référencée sur l’Internetiii. L’ouvrage Yantra yoga en anglais est lié à l’enseignement de Norbu Namkhaï.iv

On peut distinguer deux bénéfices dans la pratique des chakras. Le premier est général : en s’absorbant dans ce type de méditation, on évite la tendance négative habituelle du mental, car on n’a plus le temps d’y penser. Le second bénéfice est spécifique aux associations provenant de la place des chakras dans le corps. Même s’il y a une partie de conventions dans les visualisations à propos de chaque chakra, il y a des associations préconscientes qui sont directement reliées à la manière dont on perçoit ces zones dans le corps. Quelles que soient les personnes, le cœur reste le cœur, le ventre reste le ventre, la tête reste la tête. L’association des chakras avec les plexus nerveux à différents niveaux est une piste à explorer, par contre il est à mon sens naïf de croire que si, par exemple, on se concentre sur le vishuddhi chakra, cela suffira à soigner les maladies thyroïdiennes. En effet, il y a deux types de perturbations d’une glande, en plus ou en moins, et il y a plusieurs sortes de régulations qui rééquilibrent en permanence ce processus. Donc l’idée de « stimuler une glande pour lui faire du bien » par concentration directe est plutôt simpliste. C’est comme vouloir réparer un ordinateur en le secouant, c’est rare quand ça marche. Par contre, ce qu’on peut dire c’est que, comme les autres concentrations, l’absorption dans un chakra donné a une action qui diminue le cortisol et les autres hormones du stress à court et long terme, si l’on pratique régulièrement.

On doit être prudent à propos des associations trop faciles, croyant par exemple que se concentrer sur le chakra du cœur intensifierait les émotions, et sur l’âjñâ les capacités de connaissance. Dans la voie de dévotion, on recommande par exemple de se représenter la divinité qu’on adore au niveau du front, et Râmana Mahârshi qui suivait la voie de la connaissance insistait beaucoup sur la concentration sur le cœur subtil à droite.

Quand on rentre dans les visualisations plus précises recommandées traditionnellement pour les chakras, on utilise le pouvoir des archétypes. Nous y reviendrons dans la partie suivante de description des chakras un par un. On peut parler à leur propos d’imagination créatrice. Par ailleurs, l’ouverture des canaux d’énergie permet de canaliser celle-ci à partir de zones où elle est présente en excès, à cause en particulier du stress, jusqu’à des zones où elle est en défaut, par exemple le centre du thorax ou le milieu du front. Les chakras correspondent à ces zones « sèches » qui ont besoin d’être irriguées par de nouvelles canalisations. On pourrait comparer cela à des zones de marécage qui seraient drainées par des canaux qui emmèneraient l’eau plus loin, dans des régions où elle sera beaucoup plus utile.

On pourrait comparer le corps subtil à un mandala, dont une projection se trouve au sommet de la tête. C’est comme s’il y avait quatre rivières qui passaient par les portes du mandala et qui s’engouffraient dans l’axe central, et ensuite qu’il y ait des « résurgences » au niveau de chaque chakra. Ces résurgences ont le pouvoir de féconder les zones autour, de les « reverdir», c’est- à-dire de les énergétiser. Par ailleurs, quand on réfléchit, on peut s’apercevoir que chacun des sept chakras est localisé dans des zones antistress. Par exemple, au niveau du visage, le stress se localise majoritairement à la mâchoire et entre les sourcils. Si l’on médite sur le chakra au milieu du front, on s’éloignera de cette zone, et on le fera encore plus en méditant au sommet de la tête.

Les canaux sont situés en profondeur, dans le plan frontal médian qui sépare l’avant et l’arrière du corps. Quand on cherche à les ressentir le plus directement possible avec l’attention dans cette profondeur, on s’éloigne de cette superficialité qui rime avec nervosité. Cette association est perceptible quand on parle, par exemple, d’avoir les nerfs à fleur de peau ou une sensibilité d’écorché vif. Certes, quand on représente le chakra sur une image du corps humain, on ne peut guère donner cette perspective de la profondeur, et donc un certain nombre de gens ont l’idée que les chakras ne sont qu’en surface. Ceci est vrai néanmoins pour l’âjnâ au centre du front, et Satyananda a aussi tendance à mettre le vishuddhi chakra au niveau du coccyx. En conclusion, nous pourrions dire qu’un des paradoxes du chakra, c’est que lorsqu’on s’absorbe complètement en lui, il n’y a plus de chakra.

La série des chakras en tant qu’ « échelle du ciel »

  Localisation Elément Mantra-semence Forme géométrique Animal Sens

Mûlâdhâra 

Centre du périnée 

  terre

Lam 

Carré jaune 

Eléphant blanc 

  odorat 

Svâdhisthâna

Racine de l’organe sexuel 

Eau Vam Demi-lune grise dorée Crocodile Goût

Manipura 

 Nombril 

Feu 

Ram 

Triangle rouge orienté vers le bas 

Bélier 

Vue 

Anâhata 

 Coeur  Air  Yam Hexagone Gris contenant deux triangles imbriqués Antilope noire touché

vishuddhi 

 Base de la gorge     Éther   Ham 

Cercle et triangle vers le bas 

Eléphant blanc 

 ouïe 

Ajñâ 

Centre du front Spirituel Om Triangle orienté vers le bas ainsi que croissant de lune avec un point et un éclair Au-delà des animaux Extrasensoriel: clairvoyance, claire audience, ...

sahasrâra 

Sommet de la tête 

spirituel

Son du silence 

Lotus aux  mille pétales 

vide 

Au-delà du créé 

 

 

Le mulâdhâra:

Ce terme signifie la « racine à la base », mais il peut s’interpréter aussi en abrégeant le a central comme mûla-dhâra, « le courant qui vient de la racine ». En effet, les trois courants ascendants idâ, pingala et sushumnâ proviennent de cette racine.

On représente dans ce chakra un éléphant blanc à sept trompes : cela peut évoquer la capacité qu’a le yogi de répartir harmonieusement l’énergie dans les sept chakras. Cela évoque aussi l’origine du monde : lors du barattage de la mer de lait, l’éléphant blanc à sept trompes est sorti des ondes et s’est mis au service d’Indra, le prince des dieux. Les éléphants blancs annoncent aussi chez les jaïns, quand ils apparaissent dans les rêves d’une femme enceinte, la venue d’un nouveau tîrthankâra, qui sont comme les avatars du jaïnisme. C’est un rêve d’éléphant blanc qui a annoncé aussi la venue du Bouddha à sa mère pendant sa grossesse. Dans l’hindouisme médiéval, l’éléphant Ganesh est devenu le signe des bons débuts, et le travail sur la montée de l’énergie débute justement dans le mûlâdhâra.

Pour en revenir au Bouddha, il a habité pendant sa première saison des pluies, après sa réalisation et avoir fait son premier discours à Sarnath – dans une maisonnette qui s’appelait mulagandha kuti, « la maisonnette du parfum fondamental ». Les mois de pluies, la terre et les racines dégagent dans la forêt une odeur particulière. Du point de vue symbolique, la perception d’un parfum extrêmement subtil, comme fondamental, survient en particulier quand la narine fermée se dilate, c’est-à-dire quand on a une expérience d’ouverture des canaux qui se stabilise. On retrouve ici le lien direct entre le mûlâdhâra et le sens de l’odorat qu’explique le yoga à travers l’association des deux à l’élément terre. En acupuncture, on pique le mûlâdhâra ce qui provoque un picotement du nez et libère non seulement les narines, mais la tête. Voici comment Motoyama développe ceci :

Cette information suggère qu’avant d’essayer d’éveiller un chakra donné, il est utile de se concentrer d’abord sur le chakra complémentaire à l’extrémité opposée du canal qui les connecte. Cela ressemble à un modèle analogue en acupuncture lorsqu’on traite pour améliorer une zone avec un problème donné, un point situé à l’autre extrémité du corps mais étroitement relié à travers le réseau des méridiens à cette zone. Par exemple on pourra piquer le point au sommet de la tête (Paï-roua, 20e du méridien gouverneur) pour traiter les hémorroïdes. Les techniques fondées sur ce principe soit en acupuncture, soit dans la pratique du yoga favorisent un meilleur fonctionnement des organes internes et accroissent le flux du prâna. Dans le cas du yoga, il est beaucoup facilité en renforçant l’interaction mutuelle entre des chakras spécifiques.v

La forme géométrique associée à ce chakra est le carré de couleur jaune, c’est la couleur de l’élément terre. En associant les symboles, le carré est relié à l’élément terre comme le rond à l’élément ciel. De plus, le mûlâdhâra abrite la base de l’énergie vitale dont les premiers exutoires sont la colère et le désir. Il faut donc savoir « encadrer » cette base en lui parlant de façon « carrée » pour la discipliner.

On dit que le déva, la déité protectrice dans le mûlâdhâra, a la forme d’un tourbillon. L’énergie vitale est de toute façon mouvement, si elle n’est pas ascendante, elle sera descendante. L’énergie de la mûla-prakriti, de la nature fondamentale, est lovée dans le périnée. On situe aussi dans ce chakra Parâ, l’énergie suprême, c’est comme si les extrêmes de la base et de la tête se touchaient : on retrouve une symétrie entre la tête et le bassin, céphalo-caudienne, comme diraient les ostéopathes. Cette symétrie entre le haut et le bas signale des effets de miroirs dans le système des chakras, et cela nous renvoie à la découverte récente des neurones miroirs. L’esprit humain aime bien trouver des symétries, c’est-à-dire des images en miroir. On dit par exemple que le mulâdhâra est le réceptacle d’un flux continu qui s’écoule de la félicité éternelle, c’est-à-dire de la région de la tête. Et celui qui l’éveille est décrit comme le « seigneur de la parole ». La concentration bien effectuée sur le mûlâdhâra correspond à des déblocages profonds, on parlerait en psychanalyse de cette tendance obsessionnelle à la rétention, ou de l’inclination vers le caractère sadique-anal. Dans ce cas, à la fois l’éloquence et la félicité sont libérées.

On situe aussi dans cette zone le Brahma-granthi, le nœud de Brahma, le dieu de l’origine. Cette image est intéressante, car lorsqu’on dénoue un nœud, il n’y a pas de perte de substance. De même, quand on dénoue l’énergie pour la faire monter vers le haut, elle n’est pas gaspillée mais au contraire complètement recyclée. Comme souvent en méditation, on retrouve des lois d’écologie intérieure pour une meilleure gestion de notre énergie qui demeure en pratique en quantité limitée. De manière générale, le mûlâdhâra est relié à la vitalité, qui se manifeste par la sexualité et la colère. En ce sens, il est comme un entrepôt de karma. On conseille dans ce sens de commencer le travail des chakras d’abord par l’âjñâ, pour qu’ensuite la lumière descende, dégouline en quelque sorte naturellement vers les chakras sous-jacents.

On décrit sept chakras secondaires au niveau des jambes. Six d’entre eux ont leurs noms qui se terminent par tara : atara, vitara, sutaravi. Tara est la déesse mère et son nom est de la même racine que le trans en latin qui veut dire traverser. Même le septième de ces chakras secondaires s’appelle Patala, ce qui signifie le monde inférieur, et c’est donc presque un mot avec une terminaison en tara, puisque le l et le r sont phonétiquement très proches, étant deux consonnes liquides. La signification qui semble ressortir de tout cela, c’est que l’énergie doit traverser une série de niveaux sans s’y attarder, pour monter de la plante des pieds jusqu’à la base du bassin et devenir cette Shakti qui entreprendra l’ascension de l’axe central.

 

Le svâdhisthâna, ou la stabilité en soi:

Ce centre est en général situé par les textes sur l’axe central au niveau de la racine de l’organe sexuel. Satyananda le place au niveau du coccyx. Il correspond à peu près à la région du hara dans la méditation du bouddhisme zen. Quand il est éveillé, il favorise l’ancrage et la non-peur. Cela s’explique assez bien du point de vue physiologique. On sait que le fonctionnement de base de la motricité humaine est fondé sur les muscles agonistes et antagonistes : par exemple les muscles des lombaires favorisent la flexion postérieure du dos, c’est-à-dire l’attitude de courage, et celle des muscles de l’abdomen comme le grand droit la flexion antérieure, c’est-à-dire l’attitude de peur. Les deux ne peuvent pas fonctionner en même temps. D’où l’importance de travailler dans une méditation quotidienne sur une sensation d’un creux des reins, bien forte et énergétique.

Le svâdhisthâna est comme le centre de gravité du corps, si l’on est bien ancré dedans, on deviendra comme un petit soldat qui repose sur une demie-sphère de plomb : de quelque côté qu’on le pousse, il reviendra toujours dans son axe vertical. Le nom du chakra signifie « être stable, sthân, fondamentalement, adhi, dans le Soi, ou en soi, sva. On peut voir dans ce mot même un lien avec la santé, qui se dit en sanskrit et hindi svastha. Être stable en soi, en d’autres termes être bien dans son assiette... Le shat-chakra-nirupanam affirme : « Celui qui médite sur ce lotus immaculé qu’on nomme svâdhisthâna est libéré immédiatement de tous les ennemis, tels que le désir intense, la colère et l’avidité, etc. Il devient seigneur parmi les yogis, et il est comme le soleil qui illumine l’ignorance. L’abondance de ses paroles est pareille au nectar qui s’écoule de lui en prose et en vers en un discours bien structuré ». vii

Le svâdhisthâna peut aussi être interprété également comme svara-dhisthâna, le lieu fondamental du son du silence. En effet, la perception de ce son continu comme une rivière nous stabilise vraiment. L’animal de ce chakra est le crocodile, il peut correspondre à la force de l’avidité qui est récupérée dans le courant de la rivière ascendante et qui devient force spirituelle. Le crocodile, ou sa forme mythique qu’est le makara, est l’animal monture de la déesse Gange, et dans ce sens l’axe central est souvent comparé au Gange.

Hakuin donne une méthode d’auto traitement qui est reliée à ce chakra du hara ou du svâdhisthâna :

Ce meilleur des nectars laitiers, grand comme un œuf de caille, que j’ai stabilisé au sommet de la tête, a un goût fin, il imbibe cette tête et les zones en dessous, il descend doucement et toutes les parties, jusqu’au coccyx, sont améliorées par cette descente. C’est comme l’eau qui coule vers le bas. On entend nettement ce bruit. Ce nectar s’écoule dans le corps entier, vers le bas, en le détrempant, il chauffe les jambes et s’arrête à la plante des pieds. ».. Ce courant qui descend doucement en imbibant le corps s’accumule, le remplit, le chauffe et le baigne. C’est comme un bon médecin qui réunit toutes sortes de remèdes aux parfums magnifiques, qui remplit des récipients avec une décoction de ces remèdes et qui y plonge la partie du corps située au-dessous du nombril... Cette méthode est la clé pour nourrir l’essence et une technique superbe pour la longévité. Moi, le vieux moine, je l’ai apprise de Maître Hakuyu (Haku, clair, yu, obscur), homme de la voie de. Une guérison rapide ou une guérison lente dépendent de l’assiduité ou de la paresse du pratiquant. S’il n’est pas paresseux, il peut jouir de la longévité. »

On retrouve dans ces propos de Hakuin ce lien entre la zone du svâdhisthâna et la santé qui est contenue dans les termes sanskrits mêmes. Cette descente de l’énergie est très importante aussi dans la tradition tibétaine sous le nom de vajrasattva. Dans une approche moderne et holistique, celle-ci correspondra à un apaisement du stress, et de nombreuses recherches actuelles en neurosciences montrent que cet apaisement est un facteur de longévité en soi.

Dans la mesure même où les peurs se manifestent sous forme de légères associations d’irrégularités, dans l’inspir et l’expir abdominaux, on peut utiliser ce lieu du svâdhisthâna pour nous en vider. C’est un des sens tout à fait concret et thérapeutique d’un koan qu’appréciait particulièrement Hakuin :

Si vous me demandez comment vous pourriez parvenir à l’apparition de la grande interrogation, concentrez-vous simplement sur la question suivante en abandonnant toute passion et pensées, sans préférer un endroit calme ni quitter un endroit agité:

Nombril et Mer-de-l’Energie-Spirituelle
(Ki-Kai, situé environ 4,5 cm en dessous du nombril) sont le Vide de Tchao-Tchéou (japonais Joshu).

Qu’est-ce que cela signifie ? viii

Fayen de Wou-Tsou (en japonais Goso-Höen, mort en 1104) a composé cette strophe :

« Le Vide de Tchao-Tchéou
Tel le fil d’une épée à nu ! Il est froid comme la gelée. Sa lumière flambera de rage.
La recherche de plus d’explications
Conduira votre corps à être coupé en deuxix... »

Somme toute, le point essentiel pour la recherche est la concentration sur l’interrogation, c’est pourquoi on dit : « Avec une grande interrogation, on atteindra le grand Eveil ; si on s’interroge suffisamment, on aura suffisamment l’Eveil ».Voici maintenant la conclusion de la lettre de Hakuin : « Enfin, moi, vieux moine, je vais ajouter une phrase qui agira comme un cordial. Votre Seigneurie, je vais vous la présenter très franchement. Ne poussez pas aveuglement ce cri : «Khât ! », comme le font souvent des moines-apprentis du zen. N’espérez pas non plus un effet d’enchantement magique comme le fait un charme (dhâranî) d’après votre compréhension de ma phrase. A fortiori, ne l’avalez pas sans la mâcher comme si vous avaliez un jujube sans le goûter. Quelle est cette phrase qui agit comme un cordial ? La voici : un moine demanda à Tchao-Tchéou: « Le chien a-t-il aussi la Nature-de-Bouddha ? » Il lui a répondu : « Le Vide ! »

Manipura, ou la ville de la perle:

Ce chakra est situé au nombril, cependant dans certains livres modernes on le met au plexus solaire. Mais cela ne semble pas juste, ne serait-ce que parce qu’une des fonctions principales d’un chakra est de décharger des zones de stress. Celles-ci, dans la région de l’abdomen, sont justement le plexus solaire et la zone génitale. On peut noter, par exemple, que le mûlâdhâra est en arrière de la zone génitale et svâdhistâna au-dessus d’elle. Cela aide le stress à se décharger.

Il est intéressant de noter que l’animal relié au manipûra est le bélier, symbole d’entêtement. Ce trait est un défaut dans la vie courante mais devient une qualité quand il est dirigé vers une vie spirituelle, c’est-à-dire quand l’énergie pourra monter de ce centre et s’épanouir en conscience au troisième œil.

Anâhata, ou l’éveil du Son spontané:

On sait que ce terme est associé d’habitude au son non frappé, mais Abhinavagupta en a une jolie interprétation en tant que « le Son qu’on ne peut pas retirer », c’est-à-dire ce bruissement spontané du silence qu’on écoute au fond du cœur. Il s’agit de réveiller la mélodie du bonheur-conscience et de l’amplifier, pour qu’elle devienne aussi perceptible par les autres en quelque sorte. Ainsi, eux aussi deviendront nos amis intimes. Le centre du thorax où est situé l’anâhata chakra sert aussi d’exutoire à l’énergie du stress qui s’accumule non seulement à la base de la gorge, dans le plexus solaire, mais aussi à la pointe des seins qui représentent deux zones hypersensibles, et qui en ce sens, sont reliés également une façon ou d’une autre au stress. Dans la thérapie de libération émotionnelle (en anglais EFT), on ne peut tapoter directement bien sûr le centre du thorax, mais on percute avec les doigts des points disposés en carré, deux au milieu de la ligne qui relie la pointe des seins au milieu de la clavicule, et deux autres symétriques en dessous, au milieu de la ligne qui va vers le centre de la 10e côte, de chaque côté.

Pour le Bouddha, l’épanouissement d’un lotus qui s’ouvrirait sous la surface du lac est l’image même de la joie du détachement. L’ouverture signifie la joie, et l’étendue bien perceptible de l’eau du lac évoque une expansion sans limites, comme celle du vide. La joie qui monte du bassin est reliée au bonheur qui est fondé sur la force sexuelle, et l’ouverture du cœur à l’espace sans obstacles comme un grand lac. Celui qui sait être comme le vent touche toutes les plantes de la campagne, toutes les feuilles de la forêt, sans s’attacher à aucunes.

L’animal relié à l’ânahâta chakra est l’antilope noire : elle exprime à la fois la vivacité et la crainte du monde, deux traits de caractère qui permettent de rejoindre plus rapidement le centre de l’esprit. Son symbolisme est associé à celui du daim, mrig, qui est tellement fasciné par la musique, que les chasseurs jouent une mélodie pour l’attirer dans un piège. De même, lorsque nous savons hypnotiser notre mental par l’absorption dans le son du silence, il est comme piégé et il est obligé de rester au centre du cœur. Cela nous permet de passer directement dans un autre état de conscience, d’absorption complète comme une épilepsie. C’est sans doute en lien avec cela que le mot pour désigner ces accès de changement subit de conscience, en sanskrit et hindi, est mrig-avasthâ « l’état du daim ». Bien sûr, la comparaison a ses limites, puisque l’épilepsie généralisée est une perte complète de conscience, alors qu’ici nous faisons allusion à une conscience plus profonde.

Au niveau du chakra du cœur, on introduit un triangle avec la pointe en haut, c’est le signe de Shiva. Quand on a tendance à la tristesse ou à la dépression, le dos se voûte, le cœur descend et s’affaisse. Il faut savoir piquer ce cœur comme avec une pointe de flèche de lumière pour le redresser en se répétant, pourquoi pas, la formule médiévale bien connue : « Hauts les cœurs ! »... Pour aider cela pendant la pratique, une méthode peut être de monter un peu le point de contact des pouces vers le haut et vers l’avant. Laxe central est régulièrement rapproché de la forme du lingam, et celui-ci est représenté dans de nombreux chakras. Il est gris au niveau du mulâdhâra, et il apparaît et disparaît au rythme du souffle. Il est noir au niveau du troisième œil, et représente la profondeur de l’expérience qu’on vit à ce niveau-là, et il est brillant au niveau du sahasrâra, éclairant tout l’espace alentour.

La représentation du chakra du cœur comprend un cercle vide, qui représente l’extension du champ subtil du centre dans tout l’espace. À ce moment-là, le chakra devient comme le bindû d’où rayonnent le nâda, c’est-à-dire le son subtil.

On représente aussi dans le chakra du cœur l’arbre à souhaits : c’est au niveau du cœur qu’on a accès à plus de discernement. On s’aperçoit que ce que nous ressentons avec force se réalise, d’où l’importance de distinguer les bons ressentis, les bons souhaits, de ceux qui le sont moins. La déité de cette zone est Vishnu, le lieu de l’harmonie affective et familiale, c’est-à-dire l’ouverture du cœur au niveau des relations quotidiennes. On parle du centre du cœur comme de Vishnu-granthi, c’est-à-dire le nœud de Vishnu qui doit être dénoué par l’ascension de l’énergie.


Le vishuddhi chakra:

Vishuddhi a le sens de purification complète, déjà de la parole. Comme on dit dans les védas : « Que ta pensée soit ta parole, et que ta parole soit ta pensée ! » On trouve aussi dans ce centre la purification de l’anxiété et du stress : en effet, ces deux facteurs contractent la base de la gorge. Prendre conscience de ceci permet d’étendre à toute la zone un effet relaxant et purificateur fondamental. Cela aide aussi à se libérer des troubles du comportement alimentaire, qui ont comme base commune un tempérament anxieux qui bloque la gorge et donc le passage d’une alimentation. D’où les alternances d’anorexie et de pulsions d’engouffrer la nourriture, voire de boulimie chronique.

On raconte que Shiva était avec Brahma et Vishnou sur les rives de la mer de lait. Vishnu prenait pour lui tout ce qui ressortait d’agréable, y compris sa femme Laxmi, mais à un moment c’est le poison qui est remonté à la surface. Vishnou et Brahma se sont enfuis aussitôt, et seul Shiva, le Dieu du yoga, a pu l’avaler. Il n’en est pas mort, mais en a eu simplement la gorge qui est devenue bleue. Cet épisode lui a donné un de ses noms les plus employés, Nîlkanth : « Celui qui a la gorge, kanth, bleue, nîl ». L’anxiété a tendance à refermer la gorge, si on la visualise, par contre, comme aussi détendue-étendue-répandue que le ciel, l’anxiété n’aura plus de racines et disparaîtra.

Le vishuddhi chakra correspond à l’éther, c’est-à-dire qu’il est au sommet de la pyramide des éléments. Il est aussi un purificateur du poison. Il est intéressant de voir précisément ce qu’en disent les yogis : il y a derrière le sommet de la tête une sorte de caverne de montagne, une vacuole qui est une des localisations principales du bindû, le point de focalisation en méditation. De cette source jaillit un courant qui passe par lalana, un chakra secondaire situé en haut du palais. Ensuite, ce nectar vide continue à descendre par vishuddhi, où il est purifié avant de se répandre dans le corps. Sinon, il deviendrait poison, et c’est un jeu de mots en sanskrit entre vish, le poison, et vishuddhi, la purification. Cette description semble fantaisiste, mais on peut y trouver un sens psychologique assez simple et terre à terre : si l’anxiété nous bloque la gorge, l’énergie des pensées qui descend vers le corps sera comme contaminée par l’anxiété et déversera dans notre organisme le poison du stress chronique.

L’animal situé dans ce chakra est aussi l’éléphant blanc, comme dans le mulâdhâra. Il y a un effet de miroir, l’élément le plus matériel possède la même qualité fondamentale que celui le plus subtil. Cependant, pour faire passer un éléphant blanc du rez-de-chaussée au quatrième étage, il faut avoir beaucoup d’énergie et de savoir-faire... Le travail de sublimation n’est pas si facile. Même ham, le mantra-semence associé à ce chakra, a une consonance de subtilité : évoque l’haleine, ce souffle dont on aurait à peine conscience s’il ne créait de la buée sur la vitre. Il évoque aussi ce petit je, qui à ce niveau-là est en train de se diriger vers, et de s’ouvrir au Je suprême, qui couvre et protège tout.

La déesse associée à ce centre de la gorge est Girijâ, la fille de la montagne. Elle marque le sommet de l’ascension des cinq éléments à travers le chakra. Le dieu associé au vishuddhi chakra est Sada-Shiva, nom qu’on pourrait rendre par « éternellement bon». Affectivement, quand anxiété cesse totalement de nous serrer la gorge, il n’y a plus d’obstacles à la bonté. Au niveau du svâdhisthâna, on représente une demi-lune, au niveau du Vishuddhi, elle devient pleine lune. Là encore, c’est un symbolisme analogue à ceux des éléphants blancs, exprimant le pouvoir de la sublimation. La zone en dessous du nombril et la gorge elle-même sont liées aux blocages respiratoires, si on dénoue l’une, on dénoue aussi l’autre. On ne peut guère se débarrasser du stress qui noue la gorge sans travailler aussi à la détente de l’abdomen en dessous du nombril. On peut remarquer en sanskrit l’allitération entre vishuddhi et visha, le poison. Notre corps vécu doit devenir un vide purement lumineux qui ne soit pas pollué par l’impureté de l’anxiété au niveau de la gorge.


L’âjñâ, où la connaissance qui revient vers soi:

D’habitude, on interprète âjñâ comme « instructions » : de même qu’un gourou donne des instructions à un disciple, de même l’âjñâ dirige les autres chakras. Une autre interprétation est de comprendre le â long en préfixe comme signifiant le retour vers soi, il s’agit donc de la connaissance qui retourne vers l’intérieur, de même qu’on définit la méditation dans une Upanishad comme l’antarchakshu, l’œil, c’est-à-dire le regard dirigé vers le dedans. On représente le problème dans ce chakra, avec un symbole qu’on retrouve fréquemment chez les Tibétains, le croissant de lune horizontal et le point au-dessus. Ce signe évoque la vocalisation de la voyelle qu’on transcrira en français par un m final. Ces deux formes sont dominées par un petit éclair, qui représente l’expansion du son et de la lumière dans l’espace vide. En yoga, on apprend à écouter le son du silence au niveau du centre du front, comme on y contemple la lumière fondamentale.

Certains textes font une distinction intéressante et importante au niveau de l’âjñâ : il y a deux pôles dans ce chakra qui a, en quelque sorte, la forme d’un œuf. Le pôle inférieur est relié à la base, dans ce contexte-là, l’individualité est reliée au sens égotique, terre, et le pôle supérieur est relié au suprême. En pratique, l’espace entre les sourcils est relié à celui qui se trouve au milieu du front.

Dans ce centre du front réside Paramâtma Shiva, qui est en miroir de Sada-Shiva dans le vishuddhi. C’est en stabilisant sa bonté (Sada, comme nous l’avons vu, signifie constant et Shiva bon) pour réussir à atteindre la bonté suprême.

On voit souvent dans les livres la description de lâjñâ entre les sourcils, mais il y a un piège de traduction. On parle dans les textes de bhru-madhya, qui signifie au milieu du front, et donc entre les sourcils.


Sahasrâra, la flamme et le vajra:

Il s’agit de l’épanouissement supérieur dans l’espace vide, du passage dans les états intermédiaires de notre réincarnation aussi. Pour les gens ordinaires, nous l’avons vu, l’énergie passe au moment de la mort du cœur jusqu’au sommet de la tête. Elle va retrouver dans cet espace, au-dessus, la divinité d’élection, qui aidera au passage d’un corps à l’autre lors du processus de réincarnation. Par contre, pour le sage, il n’y a pas de réelle ascension, et on dit déjà à ce propos dans les Upanishads, tasya prâna mâ utkramati : « lui dont [l’énergie] ne monte pas ».

L’espace au-dessus de la tête est souvent évoqué dans la statuaire hindouiste par une aura, une flamme, 3 millions au rayon lumineux qui s’écarte vers le haut, ou un demi-vajra. Il s’agit d’une forme comme un trident mais dans les pointes reviennent l’une vers l’autre. On voit ici la récupération positive de l’arme, comme le dorge, le foudre tibétain qui a les dents qui se referment sur elles-mêmes contrairement à l’instrument de combat, et qui évoque la maîtrise de la colère et le recyclage, en quelque sorte, de son énergie de base dans un sens spirituel.

Pour prendre une image familière, si la montée de l’énergie est un feu d’artifice, le lotus aux mille pétales en représente le bouquet. Le texte de la description des six chakras, Shat-chakra- nirupanam, dit au verset 39

Quand les actions du yogui sont bonnes sous tous leurs aspects, à travers le service des pieds de lotus de son gourou, il verra alors, au-dessus du chakra de l’âjñâ, la forme du Mahânâda, du grand Son, et tiendra à tout jamais dans le lotus de sa main le pouvoir de la parole, vak-siddhi. Le Mahânâda est l’endroit de la dissolution des courants d’énergie... Il est tranquille, il répand la grâce et disperse les peurs, il manifeste l’intelligence pure, buddhi...x

A propos du symbolisme du Bouddha avec son chignon, ou une flamme, ou un foudre orienté vers le haut au sommet de la tête, on peut citer une forme particulière de celui-ci au Tibet qui s’appelle ushnisha bhadra, le Noble avec un chignon. Le méditant travaille sur ce lieu pour la méditation sur le vide. Il y entend résonner le son du a subtil, et rayonner le soleil du matin. Il plane en quelque sorte au-dessus des autres chakras, il y résonne-rayonne.

Dans les Centuries de Gorakshnath, on s’entraîne à visualiser les chakras comme identiques à l’Atmâ, c’est-à-dire ce qui pénètre tout, qui est pur, semblable à l’espace et apparaît de façon brillante comme un mirage. »xi L’idée développée dans les versets suivants du même texte, c’est qu’un trop grand attachement aux couleurs des chakras et à leurs mantras-semence, orientera l’esprit vers des résultats matériels, comme des pouvoirs sur les autres, etc. Ceci est un piège, et le texte conclut au verset 92 par ceci : « Ceux qui connaissent le Principe, l’Atmâ, savent qu’il est libre de la douleur, sans aucun support, libre de la multiplicité, n’ayant pas de substratum, libre de la souffrance et vide de formes »xii. Le processus entier des chakras revient, comme on le dit dans le toumo tibétain, à l’ascension de la félicité qui a sa source dans le mûlâdhâra vers la vacuité qui s’étend au-delà du sahasrâra. La félicité est le moteur de la pratique spirituelle et de la vie, mais elle peut créer l’attachement, voire l’addiction, il faut donc l’équilibrer par la vacuité qui est liée au détachement et à la liberté. C’est un message de fond du système des chakras que la Centurie de Gorakshnath exprime clairement en conclusion.


Les nâdîs:

Commençons par mentionner un sceau de Mohenjo-Daro qui est très intéressant : il date de 3500 ans avant l’ère commune, et on peut y trouver une première allusion à l’anatomie subtile du yoga. En effet, il y a une inscription au-dessus de la tête du yogi en méditation, et la lettre qui est juste dans l’axe est un trait comme un i, c’est-à-dire dans la prolongation verticale de l’axe du corps. Au niveau des pieds, les deux chevilles sont l’une sur l’autre, comme dans sukhâsana, la position facile du Yoga, et il y a un trait vertical qui prolonge aussi l’axe vers le bas. De plus, la coiffure du méditant est ornée de deux cornes de vache, qui montent au-dessus de la tête et ont tendance à se refermer à leur extrémité supérieure, c’est-à-dire à revenir vers l’axe central. Ce plus ancien des yogis a un vêtement qui lui couvre les bras et dont la présence est évoquée par une spirale ascendante. On a bien l’impression de retrouver la conception du yoga classique, où les membres du corps sont associés à l’énergie udâna, c’est-à-dire « celle qui monte, ud». Du point de vue subtil, cette énergie qui remonte à partir de l’extrémité des membres est là pour réparer la dislocation, l’écartèlement du stress, voire le syndrome de morcellement corporel lié au début de la psychose, et ramener l’énergie vers l’axe central, d’où ce mouvement de tourbillon ascendant qui se dirige des mains vers la nuque.

Dans les textes classiques, on ne parle pas de l’ascension de l’énergie en double spirale dans les canaux latéraux. Cependant, on donne aussi comme signe de l’éveil, la kundalinî ghurni, c’est-à-dire le vertige. On peut supposer qu’une visualisation ou on s’identifie à une double spirale ascendante favorisera cet état de vertige.

On peut considérer que l’exercice de khecharî, verticaliser la langue pour qu’elle touche le palais, représente un couronnement de la montée de l’énergie. On peut y voir aussi une méditation sur le mariage intérieur, la langue devenant un linga, c’est-à-dire l’organe de Shiva, et la cavité pharyngée que le yogi réussit à pénétrer en poussant la luette correspondra alors au yoni, l’organe féminin.

L’enveloppe interne du tuyau de la sushumnâ s’appelle, littéralement « la merveilleuse ». Elle va s’épanouir comme une fleur au niveau du centre du front. Par ailleurs, on peut stimuler laxe central en l’associant à la sonorité so ham. Dans les Upanishads du yoga on trouve, décrite entre les deux possibilités, soit so sur l’inspir et ham sur l’expir, ou l’inverse. Il faut rappeler qu’en sanskrit, le a bref est prononcé plutôt comme eu, le mantra devient donc en réalité so- heum.

La perception habituelle de l’axe central du corps ne correspond pas à une image bien claire, on le devine plutôt comme un type de puits gris. Ensuite, petit à petit, par la focalisation, il s’éclaire et devient comme une colonne lumineuse qui illumine tout notre intérieur. Dans une autre image, on pourrait comparer cet axe central à un puits artésien, et le forage correspondra alors à son ouverture, qui permettra à l’énergie de monter spontanément à la surface, c’est-à- dire au niveau de la tête. Quelles que soient les images, nous pouvons nous souvenir de la réflexion d’un maître tibétain qui avait travaillé des mois entiers, très focalisé sur l’éveil de l’axe central. On lui demandait quelle était la meilleure technique pour l’éveiller, et il a répondu avec un sourire : « le sentir ! »

Une des interprétations du terme sushumnâ est de le considérer comme une forme grammaticale intensive de la racine shan qui veut dire paix, donc « paix intense ». Une autre interprétation plus mystico-poétique est shu-shu-mana, le mental, mana, qui est absorbé dans le chuintement shu-shu, de l’énergie qui monte dans l’axe central. La montée de l’énergie dans cet axe semble bien correspondre dans le taoïsme à la pratique de shôshûten, qu’on appelle aussi parfois la « circulation de la lumière ». On retrouve dans le terme chinois, comme dans celui sanskrit, une onomatopée du bruissement, shôshu ou shushsu.

Revenir constamment à l’axe central est en soi une école, on pourrait dire pour jouer sur les mots, que le méditant doit devenir un élève brillant de « l’école centrale » intérieure, il doit devenir un « centralien » avisé...L’énergie habituelle du corps subtil est liée au stress, c’est-à- dire à des battements plus rapides du cœur à gauche. De ce fait, le travail de base pour rééquilibrer les choses pourra être de se concentrer régulièrement sur le cœur subtil à droite. On pourrait donner l’image du carton tordu à gauche, qu’on plie par compensation franchement à droite, afin que finalement il se stabilise dans sa position normale, c’est-à-dire que l’énergie puisse pénétrer l’axe central et monter jusqu’au troisième œil. Une autre image archétypale est celle des deux plateaux de la balance en équilibre, à ce moment-là le fléau deviendra pure verticalité.

Pour Motoyama, qui établit des ponts très intéressants entre les canaux dénergie du Yoga et l’acupuncture, des canaux gauche et droit, îda et pingala, qui sont décrits dans les textes traditionnels comme assez proches de l’axe central pourraient correspondre à la branche intérieure du méridien de la vessie, où se trouve une bonne série de points maîtres des organes du tronc.

On dit dans les textes du yoga que les chakras avant leur éveil sont des lotus tournés vers le bas. On peut y voir une image assez claire de notre hypocondrie de base, notre humeur est tristounette comme une fleur fanée qui s’affaisse. Nous sommes toujours, au fond, des petits bébés qui tendent à pleurer au moindre bobo, même si nous avons appris par convenance sociale à ne pas manifester cela à l’extérieur. L’inversion du lotus vers le haut correspondra à la transformation des bobos du bébé en béatitude, à une orientation de souffrance petite ou grande vers le Soi, ce « soleil au-delà » dont parle la Chandogya-Upanishad dans son premier chapitre.

On pourrait dire que chez la personne qui n’a pas travaillé sur elle-même, l’axe central a une forme de sablier : en effet, la colère explose souvent en étant associée à une ouverture de l’énergie au-dessus de la tête. C’est à ce moment-là qu’on dit : « J’en ai par-dessus la tête » ou en anglais he seats on my head , c’est-à-dire « Il est assis au-dessus de ma tête ! ». La colère mène aussi à une fuite d’énergie vers le bas, c’est une sorte de diarrhée énergétique. À l’inverse, quand on maîtrise mieux celle-ci, on peut récupérer son énergie à partir, à la fois, du haut et du bas et la réunir au niveau du cœur où elle a une tendance naturelle à l’expansion. En ce sens, le sablier devient fuseau.

Pour conclure cette réflexion sur les trois canaux, nous pouvons raconter une histoire ancienne du Tamilnadou :

Un moine errant arriva dans une ville de pèlerinage la veille de la grande fête annuelle. Il n’y avait plus de place pour se loger, mais finalement il trouva une sorte de couloir où il y avait tout juste la place pour s’allonger. Il se mit à méditer, allongé, pour se reposer des fatigues du voyage à pied, mais au crépuscule il entendit qu’on frappait à la porte : c’était un autre moine errant qui cherchait aussi à se loger. Il lui expliqua : « Il n’y a pas assez de place pour que nous puissions nous reposer tous les deux, mais nous pourrons rester assis à méditer et à parler de Dieu ! » C’est ce qu’ils se mirent à faire. Après quelque temps, on frappa de nouveau à la porte. C’était un troisième moine errant qui avait la même demande que le précédent. Ils lui dirent : « Nous ne pouvons tenir assis à trois dans ce minuscule endroit, mais nous pourrons rester debout à méditer et à parler de Dieu ! » C’est ce qu’ils firent. À minuit précise, ils entendirent de nouveaux trois coups à la porte. Ils ouvrirent, et se trouvèrent en face de Dieu lui-même. Celui-ci leur dit : « J’ai bien observé votre sens de l’altruisme et de la méditation, aussi, pour vous en récompenser, je vous donne tout ce que vous voulez ! » Au début, ils eurent un vide dans le mental, mais finalement ils lui demandèrent d’avoir la grâce de pouvoir rester ensemble pour effectuer leurs pratiques. Dieu la leur accorda bien volontiers, et ils écrivirent ensemble un livre qui est toujours disponible, Jnâna dîpikâ, « La petite lumière de la connaissance ».

Les trois moines errants qui finissent par se lever et rencontrer Dieu peuvent évoquer les trois canaux qui s’élèvent dans le cœur subtil et se réunissent dans la lumière du troisième œil. Le fruit de cette union est la connaissance, qui s’ouvre dans cette région aussi clairement qu’un livre.

Un mot sur la recherche à propos des chakras.

Pour parler déjà de façon générale, Sedlmeier en 2012 a effectué une méta-analyse, c’est-à- dire une étude des études consacrées au yoga, et à différentes formes de méditation dont la méditation transcendantale centrée sur le mantra, ou la pleine conscience centrée sur le balayage du corps. Le simple fait qu’il avait trouvé 595 publications déjà à l’époque montre le grand enthousiasme des scientifiques actuellement pour ce genre de travaux. Il en a sélectionné 133 dont la méthodologie était satisfaisante du point de vue scientifique.xiii Il a trouvé globalement comme effet des pratiques un apaisement du stress, qui avait à son tour comme conséquence une amélioration de nombreux paramètres physiologiques et la prévention de bien des maladies. Curieusement aussi, un des effets les plus remarquables de cette méditation qu’on pratique en général seul, a été sur des relations humaines qui ont été, dans l’ensemble, nettement améliorées chez les méditants.

Hiroshi Motoyama, quant à lui, a fait des recherches précises sur le ralentissement du métabolisme chez les yogis, un fait qu’il a bien objectivéxiv. A propos des chakras, il a trouvé par exemple la chose suivante : le groupe avec un entraînement sur la méditation des chakras a montré, à la fois, la plus haute activité sympathique avant une simulation donnée et une plus forte activité parasympathique, donc calmante, après. Ce fait suggère que les sujets de ce groupe possèdent un spectre plus grand d’équilibre dynamique entre les deux fonctions mutuellement opposées du sympathique et para sympathique. Ils peuvent à la fois réveiller ce qu’elle est, plus vite. Il semble donc que cette méditation stimule l’activité du système végétatif en le rendant moins « émoussé » et en lui donnant un spectre d’activité plus large.

Par ailleurs, on remarque chez quelqu’un qui sait se concentrer sur le chakra du nombril, par exemple, et qui sent une émission d’énergie à partir de ce point, que son potentiel électrique cutané à cet endroit qui était positif, disparaît.xv Ces concentrations donnent donc une modification de l’énergie électrique localement. Dans d’autres expériences on a noté une modification du rayonnement électromagnétique des chakras spécifiquement.

Pour les recherches plus récentes sur les chakras, on pourra se reporter au travail de Shyam Bhatnagar.

En guise de conclusion:

Un certain nombre de textes de yoga comme la Shiva Samhitâ, par exemple, expliquent clairement dès le début que le niveau à atteindre est celui de la non dualité védantique, et que le yoga est un ensemble de méthodes qui peuvent y mener. Il y a eu de nombreux échanges entre les deux voies et ils ont été bien décrits dans un travail de Christian Bouy, en un livre sur le Yoga et védanta dans la tradition médiévale de l’Inde, aux éditions de Boccard. Cette polarité entre les deux traditions est aussi exprimée par l’histoire de Gorakshnath et Brahmânanda :

Gorakshnath était très fier d’avoir atteint par une pratique intensive de yoga, le vajrakâya, le corps de diamant, invincible et indestructible. Il a rencontré le vieux védantin Brahmânanda, lui a tendu son épée et lui a demandé de le frapper pour vérifier par lui-même l’invulnérabilité de son corps. Au début, Brahmânanda a refusé de se prêter à ce petit jeu, mais devant l’insistance du yogi, il a donné un coup d’épée, et effectivement celle-ci a rebondi sur le corps sans le blesser aucunement. Avec un sourire, il a rendu son épée à Gorakshnath et lui a dit : « Maintenant, à ton tour de me frapper ! ». Gorakshnath s’est bien sûr récusé : « Vieux et fragile comme tu es, tu risques d’être tué du premier coup ! ». Cependant, comme Brahmânanda insistait, il l’a frappé. A sa grande stupéfaction, l’épée est passée à travers le corps sans pourtant l’atteindre, comme s’il n’avait pas de substance et était constitué de vide. Brahmânanda a conclu l’anecdote en deux mots mémorables : « kâya, chaya, ‘le corps est une ombre’! »

L’ouverture des canaux d’énergie, en quelque sorte, a tendance à simuler d’abord les émotions perturbatrices, comme le désir, la colère ou la peur. En ce sens Swami Vijayânanda, avec qui j’ai passé 25 ans de formation, disait qu’il était bien mieux de faire ce travail intense en solitude, cela « limitait l’égard » en quelque sorte, car on est le seul à être perturbé par ces émotions, les autres n’ont pas en pâtir. Il en va de même dans la tradition tibétaine, où le réel travail de l’ouverture des canaux vient, par exemple, dans certaines écoles en seconde année de la retraite de trois ans, après les multiples préparations. Il se trouve que je viens d’avoir un entretien avec Tenzin Palmo, cette anglaise qui est la plus ancienne moniale occidentale dans la tradition tibétaine. Elle a 70 ans, et cela fait un demi-siècle qu’elle a prononcé ses vœux. Elle a, entre autres, passé 11 ans et demi dans une grotte.

Moi-même : Je suis en train de terminer l’écriture d’un article sur les chakras. Quoi dire ou ne pas dire pour le grand public occidental à ce sujet ?

Tenzin Palmo : La grande majorité n’a pas la préparation pour supporter les énergies de la kundalinî quand elle s’éveille vraiment. Il faut déjà une vie disciplinée, comprendre le cadre doctrinal de la pratique du yoga, soit hindou soit tibétain, et avoir un maître qui vous suit de très près. C’est donc quelque chose de très progressif. En Occident, celui qui propose la réalisation instantanée a régulièrement du monde à ses programmes et fait fortune. C’est le supermarché de la consommation spirituelle. On pense qu’on va trouver le meilleur en s’adressant à la technique la plus rapide, mais cela ne marche pas comme ça. Le fait qu’on trouve beaucoup de choses sur Internet rend les gens encore plus confus. Gratter la terre superficiellement, ici ou là, ne peut remplacer le fait de creuser au même endroit pour faire un puits et atteindre l’eau. Dans la plupart des domaines, pour atteindre le professionnalisme, dans le champ technique ou artistique, on a besoin de faire de longues études. Pourquoi serait-ce différent dans le domaine de l’esprit ? J’ai rencontré un musicien qui jouait d’une sorte de didgeridoo. Cependant, c’était un instrument différent qui ne venait pas d’Australie mais des tribus d’Amérique du Sud. C’était un grand tuyau. Sa musique avait vraiment quelque chose de fascinant, elle vous hantait après l’avoir entendue. Je lui ai demandé combien de temps il avait mis pour développer la maîtrise de cet instrument. Il m’a dit qu’au début, il lui a fallu six mois rien que pour réussir à faire sortir un son de l’instrument. Même dans un cas si simple, la persévérance était de mise.

Souvent, les pratiquants ne sont pas capables de rester deux minutes assis tranquilles en étant bien conscients de leur souffle, ils veulent tout de suite les pratiques les plus avancées et les plus rapides. Pensez à vous-même, cela fait des dizaines d’années que vous travaillez à ces pratiques de méditation, elles ne sont pas venues du jour au lendemain. Dans ces pratiques avancées comme le dzogchen, la non-dualité tibétaine, ou les nâdis, les canaux sont comme du nectar, il faut avoir un bon récipient et le nettoyer de très près, sinon, soit le nectar sera pollué soit le réceptacle même se brisera.

Le travail sur les chakras et les nâdis est plutôt concentratif. Il permet le développement d’une force de paix, on parlerait dans le bouddhisme de shamathâ. Celle-ci doit être accompagnée et suivie par vipassana, la claire vision intérieure. On pourra comparer le premier type de méditation à du savon, et le second type à l’identification des tâches. On a besoin que le détergent soit en contact avec la saleté pour que ce processus de nettoyage s’effectue.

Pour être schématique, on pourrait dire que la place du vipassana dans le système hindou est occupée par le védânta, où l’on observe son mandat de l’extérieur sans intervenir. Les chakras ont une importance dans un système de méditation, mais nont pas de valeur absolue en eux-mêmes. Dans ce sens, un des plus grands sages bouddhistes, Nâgârjouna, faisait remarquer que la grande erreur de l’humanité, c’était d’attribuer une valeur absolue à des facteurs relatifs. Cela peut s’appliquer en particulier au système des chakras. Certes, ce travail dans la relativité des sensations du corps évoque aussi un éveil, l’expérience de l’absolu. On peut trouver cela également dans le symbolisme du trois, qui en se dépassant lui-même arrive dans le trois et demi, ou le quatre de l’Absolu. Les trois canaux d’énergie se rencontrent au centre du front où naît la lumière divine, et quand on dénoue les trois nœuds : à la base du bassin, au centre du cœur et au centre de la tête, on parvient à déboucher dans la lumière du Soi.

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i En particulier dans le livre The Tantra of Kundalini Yoga Bihar School of Yoga, 2007 édité en français sous le titre Méditations tantriques
Sous le titre Kundalini Tantra aux éditions satyananda ashram
ii Motoyama Hiroshi Theories of the Chakras-Bridge to Higher Consciousness, 1981, 2001, New Age Books pour l’édition indienne. Traduit en français

Recherches sur les chakras pour accéder à la conscience supérieure, 2000, d’Hiroshi Motoyama et Micheline Flak
iii Par exemple www.innertuning.com/about-shyamji.phpp ou www.chakrainstitute.com//

de Sri Shyamji Bhatnagar et David Isaacs, et le livre en anglais Microchakras: InnerTuning for Psychological Well-being
2010 de Sri Shyamji Bhatnagar et Isaacs David, Ph.D.

iv Fabio Andrico et Chogyal Namkhai Norbu Tibetan Yoga of Movement: Art and Practice of Yantra Yoga 2013 v Motoyama, op.cit. p. 113
vi Id., p. 218
vii verset 18 cité par Motoyama,op.cit., p. 170

viii Hakuin Lâcher les mains au bord du précipice L’Originel, 2013 p.40 ix Id. p.40
x Motoyama, op.cit.,p.178
xi Id. 187, verset 86-87.

xii Id, p.188
xiii Sedlmeier & alias The Psychological Effects of Meditation A Meta-analysis Psychological Bulletin 138 (6) 1139-1171

page16image20840page16image21000page16image21160page16image21320page16image21480

Microchakras : Pour une évolution psychologique et spirituelle (1CD audio)

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2014

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xiv Motoyama Hiroshi « Western and Eastern Medical Studies of Pranayama and Heart Control Vol 3, n° 1 Journal of the International Association for Religion and Parapsychology.
xv Motoyama p.275

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